« Il y a dix ans s’étendait ici une forêt tropicale humide, une jungle, explique Tona un habitant du village d’Agou Nyogbo. Le gouvernement s’est servi. Des hommes d’affaires se sont servis. Ils ont fait couper les grands arbres pour des entreprises étrangères. Les gens d’ici n’ont pas touché un centime de ce saccage.
Autrefois, les paysans exploitaient de petites parcelles dans la forêt. Mais à présent que les grands arbres ont disparus, le sol est lessivé par les pluies. Et la terre cultivée s’appauvrit rapidement car une forêt tropicale humide régénère son humus et ne crée pas un substrat très épais. L’ombrage des grands arbres ayant disparu, les plantes qui poussaient à leur couvert se dessèchent. Comme le Cacaoyer qui est une ressource importante ici pour les villageois.»

Lionel connaît bien cette partie de l’Afrique qu’il arpente depuis plus de dix ans. « Les guides touristiques d’il y a seulement une dizaine d'années citaient la forêt tropicale du Togo comme remarquable. Maintenant, dans cette région de l’ethnie Ewe (évé), seul subsistent les Baobabs et les Kapokiers, à faible valeur commerciale.
Quand cela a commencé il y a dix ans, ajoute Lionel, des gens comme Tona se sont mobilisés pour le reboisement, puis se sont découragés devant l’ampleur et la rapidité de la destruction. Voilà comment en une décennie on est passés d’une forêt dense à une savane dégradée. Une route toute droite vers la désertification. Et cette destruction n’aura même pas profité aux habitants car c’est le gouvernement qui vend les coupes à des trafiquants. Ici, on peut dire que la corruption alliée au bras armé d’une tronçonneuse transforme un trésor de l’humanité en sable, en argent sale et en pauvreté.
Dans les cinq ans à venir, les terres défrichées à coup de brûlis vont s’appauvrir et s’éroder. On remarque déjà dans les villages une altération des structures familiales et sociales et la montée de la pauvreté. Un cercle vicieux parfait car les pauvres pour survivre coupent du bois et le transforment en charbon de bois. »

Gilbert travaille dans une mission protestante sur le flan du mont Agou. D’ici, on entend bien les plaintes lancinantes des tronçonneuses. « Avant, il ne coupaient que les bois précieux, Tecks, Irokos et Acajous. Mais à présent, on remarque que les bûcherons s’attaquent aux Baobabs pour en faire du bois de coffrage. Et ils commencent aussi à couper les arbres fruitiers comme le Manguier. Alors, que vont manger nos enfants.»

Sur les pentes du mont Agou, des enfants s’en reviennent le soir. Ceux là ne vont pas à l’école. Ils redescendent les bras chargés de fagots, tout en riant et en tapant dans un vieux ballon de foot. Contraints par la misère à automutiler leur propre avenir.


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